La métropole oubliée, 2013-2014, page 5

Roland Vidal et Luc Vilan

 

 

Avrainville et Guibeville : construire dans les villages et hameaux

 

Équipe de projet : Justine Baudier, Isabelle Ho, Hwanhee Park et Marie Hélène Habib

 

Localisation

Deux hameaux aux histoires différentes


Avec moins de 800 habitants chacun, Avrainville et Guibeville sont les deux plus petits villages du cœur agricole de la Communauté de Communes de l'Arpajonnais. Bien que de taille démographique aujourd'hui comparable, les deux gros hameaux n'ont pour autant pas connu la même histoire. Avrainville résulte d’une croissance multipolaire par l'agglomération d’habitat autour de plusieurs corps de ferme autrefois éloignés les uns des autres mais constituant néanmoins un véritable hameau déjà au XVIIIe siècle. Il possède d'ailleurs sa propre église (ci-contre), inscrite à l'inventaire des monuments historiques. Guibeville, en revanche, ne comportait jusqu'au milieu du XXe siècle qu'une bonne cinquantaine d'habitants et n'est devenu un hameau conséquent qu'à partir des années 1990. La croissance s’est faite de manière radioconcentrique à partir du noyau primaire.  Le lieu était autrefois connu pour son château, propriété d'une famille aristocratique parisienne, démoli à la Révolution Française, et qui a laissé des traces encore visibles aujourd'hui dans le paysage. La carte d'État Major du XIXe siècle, reproduite ci-dessous, montre la disposition des habitations à cette époque. La ligne bleue indique la limite actuelle des deux hameaux.

Des zones pavillonnaires dans les hameaux

 

Si la forte demande pavillonnaire qui a caractérisé l'étalement urbain à partir de la fin des années 1960 a d'abord concerné les limites des grandes agglomérations, elle s’est étendue, à partir des années 1980, aux hameaux isolés que le caractère rural rendait particulièrement attractifs. L'envie d'habiter une maison à la campagne s'est en effet doublée, comme l'explique Éric Charmes [1], d'un désir de plus en plus fréquent de traverser des zones rurales avant d'arriver chez soi.

Malgré leur petite taille et la faiblesse de leus équipements collectifs, ces deux hameaux ont donc eux aussi connu des extensions urbaines et semblent destinés à en recevoir encore si l'on en croit le schéma du projet de territoire de la Communauté de Communes qui les dote chacun d'une étoile grise (voir ici). Mais cette urbanisation récente ne s'est pas, elle non plus, passée de la même manière dans les deux hameaux.

À Avrainville, les constructions pavillonnaires ont été progressives et se sont implantées dès les années 1970 dans les nombreux interstices laissés par la forme très dispersée du hameau d'origine, déjà relativement peuplé. À Guibeville, en revanche, l'urbanisation a été beaucoup plus brutale et a vu la population multipliée par six ou sept en moins de vingt ans, principalement entre 1990 et 2010. Les pavillons organisés en lotissements ont malgré tout conservé au hameau une forme relativement plus compacte qu'à Avrainville. Ces différences sont parfaitement lisibles en observant les évolutions démographiques respectives :

Mais malgré cette nouvelle vocation résidentielle, des traces très visibles de l’activité agricole façonnent aujourd’hui les paysages visibles depuis les zones habitées, et se manifestent dans le tissu urbain par les corps de ferme des enclos entourés de murs de pierres et dotés de portails en fer. Cette identité agricole, même si elle est un peu diluée au milieu d'extensions pavillonnaires plutôt banales, peut être un atout pour les constructions à venir. Elles pourront contribuer, mieux que ne le feraient des lotissements en plein champs, à renforcer l’image attractive de hameau rural qui peut encore être celle d'Avrainville et Guibeville.

Les projets pour Avrainville et pour Guibeville s’appuient sur la structure urbaine initiale des hameaux pour proposer des réponses spécifiques à des enjeux communs : mise en œuvre d’un processus de co-construction agricole et urbain du territoire, recomposition de la forme urbaine des hameaux, gestion du temps de la croissance villageoise par le projet,  réponses aux attentes résidentielles des suburbains… Dans chacun des deux hameaux, les projets visent d’une part à renforcer les éléments de centralité et d’autre part à établir une relation pérenne et complice avec la campagne environnante. Ils prennent en considération les fermes, édifices patrimoniaux emblématiques, à la base de la croissance urbaine des hameaux, qui restent par leur situation, leurs volumes et leur structure, porteuses de l’identité villageoise.  Ces fermes ressortent de la typologie des fermes d’Île-de-France formées par des bâtiments entourant une cour tendant vers le carré. Même si cette forme est parfois incomplète, elle comporte toujours un espace central dont l’usage historique, aujourd’hui obsolescent, montre dans des reconversions, informelles ou celles de la promotion immobilière, une forte capacité d’adaptabilité aux usages contemporains. Cela en fait la source d’inspiration de nouveaux projets, particulièrement à Avrainville

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• À Avrainville, la croissance organique à partir de plusieurs pôles a créé un tissu urbain éclaté, peu dense, et laissant de nombreux espaces interstitiels. Le projet renforce la structure urbaine en installant dans ces parcelles libres de nouvelles opérations de logements inspirées de la matrice de la ferme. Les nouvelles installations, en bordure des champs la plupart du temps, contribuent en mettant fin au mitage des franges villageoises à stabiliser l’interface entre territoires urbanisés et agriculture.

 

Elles s’accompagnent d’un redimensionnement des voies de desserte et de la mise en réseau des espaces piétonniers (trottoirs et chemins) nouveaux et anciens afin de relier les espaces résidentiels avec les équipements du village et les promenades champêtres. Il s'agit de densifier un tissu beaucoup trop lâche tout en renforçant la centralité du hameau par l’aménagement des espaces publics. La dynamique créée par l'augmentation démographique, résultant des nouvelles constructions, et la nouvelle attractivité des espaces, pourraient alors entraîner l'implantation de quelques commerces de proximité.

 

• Guibeville est un hameau composé de trois éléments :

- Un ensemble résidentiel de forme urbaine relativement régulière en raison de sa croissance par lotissements pavillonnaires composés autour de la mairie.

- Une zone d'activité installée à la sortie du village sur la route de Marolles-en-Hurepoix, sans lien apparent avec le reste du hameau.

- L'ancien château, qui a largement structuré le paysage alentour et dont subsistent des traces très visibles sans pour autant participer à l’armature urbaine contemporaine.

 

Le projet consiste ici à refonder l’organisation spatiale du hameau sur ces traces historiques par la recomposition en un ensemble cohérent de ces trois éléments.

 

Densifier Avrainville autour de ses espaces publics

 

La croissance organique d'Avrainville a produit un tissu urbain mixte où des groupes de pavillons de construction relativement récente voisinent avec des bâtiments d'exploitations agricoles, et notamment les serres de la pépinière Euro Appros Vert installées le long de la Grande rue. De cette structure composite résulte un ensemble disparate d'espaces publics discontinus, bien illustré par la cartographie comparée de l'éclairage public dans les deux hameaux (ci-dessous).

Le projet pour Avrainville répond à cette discontinuité par la fabrication d’un réseau (3) favorisant les circulations piétonnes, la lisibilité du bâti agricole d’intérêt patrimonial et l’urbanité de la relation à la campagne de proximité. L’enjeu, en améliorant les aménités, est de rendre le hameau plus attractif pour ses propres habitants et ainsi de participer à la lutte contre l’automaticité des déplacements routiers qui conduit à la déterritorialisation des pratiques et à l’usage quasi-exclusif des zones commerciales alentour. Les constructions nouvelless (4) saisissent les opportunités foncières du tissu urbain et revisitent en différentes compositions la ferme francilienne et son espace centré.

 

La ferme est prise ici comme modèle à trois niveaux :

 

- Du point de vue volumétrique, la forme et la dimension de ses édifices permet de poser l’architecture comme élément de repère et de structuration des tissus urbains face à l’émiettement pavillonnaire.

- Du point de vue de sa fabrication par addition d’édifices, elle autorise les variations architecturales à l’intérieur d’un ensemble cohérent et permet l’intégration de croissances internes.

- Du point de vue de l’usage, la cour partagée et distributive autorise la rencontre et la transition des espaces, du collectif au privatif.

 

L’espace centré devient dans le projet le fédérateur d’unités d’interventions de 10 à 20 logements, en accord avec une production courante de l’habitat en secteur périurbain et d’une échelle favorable à une cohabitation résidentielle attractive. La cour commune distribue les logements individuels. Le dessin des seuils, des limites et des espaces de transition, est particulièrement attentif à l’articulation des différents niveaux, du plus public au plus privé, en favorisant les rencontres, les échanges et le jeux des enfants dans la cour ainsi que les usages familiaux des espaces extérieurs privatifs.

 

Ces grandes fermes résidentielles sont distribuées directement à la perpendiculaire des voies existantes par l’intermédiaire de porches, réinterprétation moderne du dispositif ancien, comme entrées communes des véhicules et des piétons. La circulation partagée entre piétons et voitures dans la cour est apaisée par les faibles distances et par l’ambiance résidentielle des espaces. Elle favorise la rencontre et le partage dans une situation périurbaine où l’utilisation de la voiture est quotidienne. Le stationnement est cantonné dans l’espace privatif afin de privilégier l’usage de la cour à des fins de loisir. Les ensembles s’inscrivent dans le territoire existant en s’ouvrant à la vue des champs pour participer à l’appropriation, par le village, de la campagne agricole alentour comme un bien commun (5).

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Plus dense, le hameau de Guibeville est doté d'un réseau d'espaces publics mieux structuré. Les objectifs du projet sont en conséquence d'imaginer les nouveaux logements de sorte à recomposer les différents éléments du hameau — traces de l'ancien château, fermes, zone d'activité et lotissements — pour éviter qu'ils ne se juxtaposent comme des mondes étrangers les uns aux autres (voir photo ci-dessous).

Il s'agit ainsi de proposer une alternative à la solution inscrite au PLU qui consiste à urbaniser, comme à Boissy-sous-Saint-Yon, l'espace enveloppé par l'infrastructure routière de contournement de la D26. Cet espace gagne à rester utilisé en prairie, comme il l'est actuellement,. Il offre ainsi une vue dégagée à l'entrée de Guibeville, donne une image de marque flatteuse au hameau et permet de refonder sa croissance sur l'axe historique structurant du château (visible sur la carte d'État-Major ci-dessus, et en bleu sur le plan ci-dessous).

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Les nouvelles habitations se développent selon deux axes perpendiculaires. Un premier ensemble est appuyé sur le grand axe (plan ci-dessus), il permet de conjuguer le développement de la zone d’activité avec la croissance du village, sans nuisance en raison de son programme d’artisanat. Il s’ouvre sur un espace public de bordure de champs (voir coupes et perspectives) qui s’articule à la perpendiculaire avec la promenade nord, longeant le second secteur de nouvelles constructions, en interface entre champs et villages. 

 

Le projet pour Guibeville explore une variation typologique sur le thème de la maison en rangée, appuyée sur un découpage foncier proposant des sous-ensembles résidentiels de quatre à six maisons individuelles composées selon trois formes de groupements distincts : des rangées alignées et décalées dans le secteur Est, des rangées se repliant sur deux à trois côtés d’une cour-jardin ouverte vers les champs pour le groupe nord, et un groupement plus paysagé dans le secteur central.

 

Les espaces extérieurs privatifs comprenant jardinets et terrasses restent mesurés, au profit de confortables espaces collectifs et d’une ouverture panoramique sur un paysage agricole appropriable par le regard et par les promenades à la lisière entre champ et village. La voiture nécessaire au déplacement trouve sa place mais reste cantonnée à l’arrière ou sur le côté des opérations de logements dans un système de distribution en courts cul-de-sac à partir des voies préexistantes. On borne ainsi la croissance urbaine en évitant la fabrication d’un nouveau maillage de voies.

Genèse d'unprojet

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Détails du plan masse


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[1] : Charmes Éric : La ville émiettée, essai sur la clubbisation de la vie urbaine, Presses Universitaires de France, 2011.

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© Roland Vidal 2015 • Dernière mise à jour : 27-01-2017