La métropole oubliée, 2013-2014

 

Roland Vidal et Luc Vilan [1]

 

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Étalement urbain


L’étalement urbain est un phénomène continu en France depuis le début du XXe siècle, et particulièrement depuis les années 1960. Même lorsque la croissance démographique est stabilisée, les villes continuent de s’étaler. Dans cette croissance en extension la ville réelle se délite tandis qu’elle délite la campagne. En mettant en péril les exploitations agricoles, c’est le territoire qu’elle menace… En se dispersant dans la campagne la ville se met elle-même en péril et cela sans proposer de nouvelles formes urbaines porteuses d’avenir. Les politiques sectorielles qu’elles soient agricoles ou urbaines, dominantes dans les faits, laissent trop accroire qu’il y aurait la ville d’un côté et la campagne de l’autre ; toutes deux développant leur propre logique, s’ignorant l’une l’autre. La réalité de l’étalement urbain, sa permanence nous rappelle au contraire avec force que ces deux composantes du territoire sont intimement liées. Si l’étalement est la principale cause de disparition des terres agricoles françaises, la dispersion urbaine qui en est l’instigateur et le corollaire met profondément la ville en crise. Pour recomposer le territoire dans son ensemble — et c’est là l’enjeu de notre Atelier de projet « La métropole oubliée » — le regard doit être double: depuis la ville comme depuis l’agriculture.

Évolution de l’aire urbaine parisienne de 1200 à 2010

Certes, les espaces naturels sont de mieux en mieux protégés. Mais la politique agricole commune (PAC), si elle s’oriente lentement vers un soutien aux agricultures respectueuses de l’environnement, n’offre de son côté aucun outil de planification apte à réguler les relations entre la ville en expansion et l’agriculture qui l’entoure. Pour contrer ce phénomène, un certain nombre de territoires ont été constitués dans les périphéries des grandes villes. Des outils de planification visant à protéger les terres agricoles y ont été mis en place. En Île-de-France, par exemple, les parcs naturels régionaux remplissent en partie ce rôle, mais à une certaine distance de la ville. D’autres formes de territoire, plus proches de l’agglomération centrale, sont apparues depuis une dizaine d’années, et sont regroupées aujourd’hui sous le terme de « Projets agriurbains ». Les uns comme les autres disposent d’outils réglementaires comme les Zones agricoles protégées (ZAP) ou les « Périmètres de protection et de mise en valeur des espaces agricoles et naturels périurbains », dits PAEN. Dans le même temps, les outils classiques de l’urbanisme -Schéma de Cohérence Territoriale (ScoT) ou Plan Local d’Urbanisme (PLU)- évoluent pour faciliter l’inconstructibilité de certaines terres arables ou imposer des objectifs chiffrés en termes de lutte contre l’étalement. La suppression du COS (coefficient d’occupation des sols) et la mise en avant des PLU intercommunaux dans la loi Alur [2] peuvent également ouvrir de nouvelles perspectives pour un urbanisme de projet plus attentif aux échange.

 

De plus, les zones urbaines implantées de plus en plus loin des centres engendrent une mobilité croissante des habitants pour se rendre quotidiennement à leur travail ou pour accéder aux services, aux équipements commerciaux et de loisirs nécessairement dispersés sur le territoire dans les conditions de la vie périurbaine. Le bilan environnemental est très négatif, tandis que le bilan social est loin d’être à la hauteur des attentes. Si l’accession à la propriété dans une zone pavillonnaire à faible densité répond à un certain rêve français, elle se double d’une dépendance totale envers l’automobile.

 

s entre ville et campagne. Néanmoins dans les conditions actuelles, les freins mis à la dispersion urbaine, parce qu’ils ne permettent pas de répondre à la demande de logements, d’équipements ou d’activités, ont souvent pour principal effet de repousser plus loin l’étalement urbain. Plus éloigné de la ville-centre, il se fait d’une manière encore plus désordonnée, parce que le foncier y est moins cher et plus facilement disponible, et parce que les outils d’encadrement tout comme les compétences professionnelles y sont beaucoup plus rares. Davantage contraint dans les territoires déjà périurbanisés, il se ressert sans pour autant changer la forme introvertie de ses implantations. Ainsi, malgré la multiplication des territoires protégés, la consommation des terres agricoles se poursuit, globalement sur le sol français.

Pavillons «tournant le dos» au paysage

Zone pavillonnaire (Plateau de Limours)

 

Franges urbaines en projet

 

La solution agricole et urbaine à la question de l’étalement ne passe pas uniquement par la mise en place de zones protégées contre l’urbanisation, elle doit aussi passer par une réflexion sur la manière dont il serait possible de construire une périphérie urbaine qui réponde aux demandes sociales en gaspillant le moins possible la terre agricole. Une réflexion qui concerne aussi bien les secteurs d’habitation que les emprises commerciales ou d’activité. La remise en cause du principe de « zonage » serait un préalable indispensable à une nouvelle manière de penser la périphérie urbaine. Les mesures de la loi Alur et du Grenelle de l’environnement peuvent appuyer cette perspective, mais elles resteront insuffisantes si les pratiques ne changent pas. En effet, le zonage des opérations d’extension urbaine, trop souvent pensé à partir du foncier plus que par le projet, cantonne les opérations à leurs périmètres opérationnels. Il mobilise une quantité importante de surfaces extérieures, voiries, parkings, espaces verts, etc., qui pourraient largement être mutualisées dans une organisation de l’espace urbain visant la mixité des usages.

 

Dans la pratique de l’atelier, nous n’avons pas jugé opportun d’engager des étudiants en architecture sur des thématiques de projet dont ils ne maîtriseraient pas l’ensemble des contraintes. Les zones commerciales ou d’activité sont en effet régies par des logiques économiques, de programmation et de fonctionnement spécifiques, dont la compatibilité avec l’habitat doit être prise en compte. Cela nécessiterait une formation particulière que les étudiants n’ont pas reçue. En revanche, ils ont été incités, en partant de l’habitat, à repenser l’organisation urbaine des villes, villages ou hameaux de sorte qu’un commerce de proximité, voire certaines activités artisanales, puissent y trouver une place nouvelle.

 

L’agriculture, activité économique très structurante pour les espaces ouverts, a occupé quant à elle une place centrale dans l’atelier. Il ne s’agissait pas d’en faire un territoire de projet en tant que tel, en l’absence des compétences requises en agro-économie, mais de la considérer simultanément comme une « infrastructure » du territoire ayant ses propres logiques économiques et comme productrice du paysage en bordure de la ville. L’agriculture est alors intégrée aux projets comme pourvoyeuse d’un cadre de vie aux contraintes spécifiques. Elle donne à l’architecte et à l’urbaniste le rôle de concepteur de dynamiques urbaines et d‘architectures attentives à sa résilience économique et aux paysages qu’elle offre aux habitants.

 

Aménager les franges urbaines en relation avec l’acticité agricole
Projet pour le Plateau de Saclay

 

Construire des logements semi-collectifs avec «vue sur champ» Projet pour le Plateau de Saclay

Densifier la ville en aménageant les transitions vers le territoires agricole
Projet pour le Plateau de Saclay

« La métropole oubliée »

 

Dans une aire urbaine comme celle de Paris, qui rassemble presque 12 millions d’habitants sur plus de 2800 km2, il est des territoires qui font l’objet de toutes les attentions du Grand-Paris et des médias, et des périphéries qui manquent de visibilité et restent dans l’oubli, comme inexistantes. En choisissant « la métropole oubliée » comme titre générique de nos Ateliers universitaires, il s’agissait de mettre l’accent sur ces espaces « oubliés » parce que trop ordinaires, trop en creux des grands projets, alors qu’ils sont paradoxalement l’objet des plus fortes dynamiques urbaines des agglomérations. Car c’est bien à la périphérie des aires urbaines, dans la dispersion et l’émiettement des politiques urbaines, que se produit l’étalement. C’est là que se consomme le plus le territoire, et c’est là aussi que les projets sont réduits aux enjeux les plus simples, entre une disponibilité foncière et une maîtrise d’œuvre déléguée à la promotion immobilière.

 

Dans ces conditions, le désir de construire, souvent tout à fait légitime en raison de la crise nationale du logement, se traduit par la recherche d’une parcelle disponible et d’un montage financier adéquat. Les terrains plats et d’un seul tenant sont recherchés. Concrètement, ce sont des parcelles agricoles de grande qualité qui sont sacrifiées, comme en témoignent les statistiques des SAFER [3], simplement parce que des opérations de construction utilisant au mieux les interstices du tissu urbain existant sont d’un montage plus complexe et semblent à court terme plus coûteuses du fait qu’on oublie le coût social de l’étalement et le coût induit en équipements, réseaux et infrastructures. Quelles que soient les expérimentations qualitatives mises en exergue par les médias spécialisés, le discours environnementaliste, ou un certain tassement de la construction individuelle [4], dans les faits, le résultat reste la reproduction d’un modèle qui, à quelques nuances près, est toujours le même. Des pavillons isolés les uns des autres et implantés dans des parcelles trop grandes, un système de voirie en impasse qui renforce cet isolement au lieu de créer de véritables rues, une dissémination de l’habitat qui rend improbable l’implantation du moindre commerce et de tout système de transport en commun efficace ; bref, de nouveaux « quartiers » qui n’offrent aucune des aménités urbaines ordinaires tout en tournant le dos à la campagne…

 

C’est à trouver des alternatives à cette monotone production de la ville qu’ont été invités les étudiants de l’atelier « La métropole oubliée ».

 

Cet atelier fait partie des travaux du collectif "Formes agricoles et formes urbaines " (FAFU) de Terres en Villes.

[1] : Roland Vidal est ingénieur de recherche à l’École nationale supérieure du paysage de Versailles (ENSP); Luc Vilan est architecte, enseignant à l’École nationale supérieure d’architecture de Versailles (ENSAV)

 

[2] : Loi n° 2014-366 du 24 mars 2014 pour l'accès au logement et un urbanisme rénové, dite « Loi Alur »

 

[3] : SAFER : Société d’Aménagement et d’Établissement Rural (safer.fr)

 

[4] : Les statistiques indiquent une baisse de la part des maisons individuelles dans les mises en chantiers de logements sur les dernières années. Pourtant la part des maisons individuelles dans la construction du logement est restée majoritaire jusqu'à ces deux dernières années. Le fléchissement récent reste mineur. Il doit être interprété dans le cadre de la baisse générale de la construction de logements et des procédures d’aide bénéficiant au logement collectif (défiscalisation, logement social aidé) favorisant momentanément la remontée proportionnelle de ce dernier.

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© Roland Vidal 2015 • Dernière mise à jour : 27-01-2017