Chapitre 3

 

Tourisme et identité territoriale

 

 

 

Puisque le changement de nom des Côtes-d’Armor est issu principalement d'un souci de développement du secteur touristique, il m'a semblé important de retracer rapidement l'histoire de cette activité en Bretagne. Cette prise de recul se donne pour but la «mise en perspective» des représentations touristiques actuelles et des relations qu'elles entretiennent avec l'identité territoriale de la Bretagne d'abord, puis du département qui nous intéresse.

 

Les divers chercheurs s'accordent à dater l'apparition d'un «proto-tourisme» vers la fin du XVIIIe siècle, et les premiers guides illustrés sur la Bretagne offrent l'image d'un monde pauvre, désolé et inhospitalier. Ainsi, dans le Voyage dans les départements de la France, (1794) J. La Vallée et L. Brion présentent les Côtes-du-Nord comme un espace de «vaste solitude, déserts immenses, grisâtres bruyères et bois ténébreux... », ce en quoi d'ailleurs elles ne se différencient pas du reste de la Bretagne.

 

Puis, la Révolution et l'Empire voient rapidement s'installer l'archétype du Breton «celte, archaïque et chouan», à travers l'émergence d'une anthropologie administrative et politique, soucieuse de comprendre qui est ce «paysan, soudain promu citoyen, qui n'a pas accepté l'ordre bel et bon qu'on lui proposait ?»(1)

 

Cette image ne pouvait alors que trouver une expression exacerbée avec l'avènement du romantisme, auquel Chateaubriand donne ses lettres de noblesse ; avides de voyages, les artistes, écrivains et peintres romantiques du milieu du XIXe magnifient la Bretagne sauvage, marquée du triple sceau de la violence, de l'archaîsme et de l'exotisme. Beaucoup plus diffusées que les tableaux, les lithographies se nourrissent de paysans aux traits marqués, de costumes bigarrés, de ruines pittoresques, de monuments druidiques, de mers déchaînées...

 

Dans le même temps se constitue un corpus de textes divers, œuvre d'érudits locaux, d'abord férus d'archéologie et d'architecture ancienne (notamment médiévale), parfois intéressés par la civilisation rurale et ses mœurs. Et les premiers visiteurs leur emboîtent le pas, tel Flaubert fasciné par Carnac lors de son tour de Bretagne en 1847, mais aussi séduit par des sites naturels telles les grottes de Belle-Île, voire même par des paysages comme les berges de l'Odet : «[ ... ] je sais peu de choses d'un aspect aussi agréable que cette belle allée qui s'en va indéfiniment au bord de l'eau et sur laquelle l'escarpement presque à pic d'une montagne toute proche déverse l'ombre foncée de sa verdure plantureuse.» (2)

 

1 - Catherine BERTHO : «L'invention de la Bretagne, genèse sociale d'un stéréotype», in Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n' 35, 1980. Page 50. Catherine Bertho insiste sur le fait que cette identité chouanne est largement un phantasme du pouvoir central, la Bretagne ayant acquis ce qualificatif «par extension» c'est-à-dire par proximité territoriale. Rappelons d'ailleurs qu'elle fut majoritairement favorable à la Révolution, du moins dans les premiers temps, comme le montre sa participation active au moment de la départementalisation.

 

2- Gustave FIAUBERT et Maxime DU CAMP : Voyage en Bretagne. Par les champs et par les grèves. 1885. Réédition Bruxelles, éd. Complexe, 1989.

 

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© Roland Vidal 2015 • Dernière mise à jour : 27-01-2017